Hans Ulrich Gumbrecht, professeur émérite de littérature à l’Université de Stanford, à l’Université hébraïque de Jérusalem et à l’Université de Bonn, tente d’expliquer pourquoi il y a un manque d’attrait des sciences humaines et sociales («Geisteswissenschaften») depuis 2010: au niveau global, le nombre d’étudiant-es aurait diminué de 40%.
«Les sciences humaines d’aujourd’hui manquent de protagonistes passionnant-es, de penseurs dont les cours ont une valeur d’expérience, dont les opinions déclenchent des controverses publiques et dont les livres deviennent des best-sellers. Des figures de leur âge d’or comme Hélène Cixous ou Judith Butler, Michel Foucault, Richard Rorty ou Jürgen Habermas n’ont pas trouvé de successeurs parmi les jeunes générations – et ne se sont, de manière sympathique, guère posé de questions à ce sujet.» […] Aujourd’hui, même les chercheurs en sciences humaines d’un calibre intellectuel comparable n’atteignent jamais une attention aussi intense, et même l’aura des protagonistes restants de l’âge d’or s’est éteinte. Cela peut s’expliquer par le fait que, depuis le début du millénaire, leurs disciplines se concentrent de plus en plus, et désormais presque exclusivement, sur des phénomènes d’identité collective qui sont difficilement transmissibles avec un intérêt public universel. Si les perspectives de l’identité de genre peuvent encore parfois concerner les groupes «différents», les discussions sur les identités nationales, sociales et culturelles ont tendance à s’isoler dans des cercles d’auto-affirmation ou d’auto-variation. Outre les thèmes transversaux, les sciences humaines ont également perdu la confiance de leurs étudiant-es et de leurs lecteurs et lectrices dans les connaissances auxquelles seule la pensée peut mener. Même parmi les citoyen-nes instruit-es, les statistiques calculées électroniquement ont entre-temps remplacé les concepts et les théories comme moyen de saisir la réalité. Leurs chiffres secs et définitifs ne laissent plus guère de place à de brillantes spéculations.»